HISTOIRE DES SYLVAIN

1670-1681

 

Chronologie des Sylvain : Un mariage (1670-1681)


Notre aïeule Anne Gallet : Fille du Roi

Au printemps 1670, 134 filles furent envoyées en Nouvelle-France par l’administration du Roi XIV. Parmi les 84 destinées à la capitale Québec, il y en avait une petite Bretonne de 21 ans qui arrivait de St-Malo, Anne Gallet. EIle était la fille de Nicolas et de feue Marguerite Morel. Elle sera la grand-mère de tous les Sylvain d’Amérique!

 

Tout comme Sylvain, on ne connait que trop peu l’histoire de la jeune Anne. Il aurait d’ailleurs eu deux Anne Gallet (Galet ou Gallais) qui seraient arrivées en Nouvelle-France à la même période, ce qui porte à confusion sur certains sites généalogiques. Cette deuxième Anne semble toutefois être arrivée au Canada avec un jeune enfant, étant probablement veuve de son époux Limousin Pierre Béchard. Elle s’est peut-être remariée mais elle n’est pas celle qui nous intéresse!


Notre Anne, elle, était de ces dernières cohortes de Filles du Roi qui, contrairement aux premières, avaient été triées sur le volet sur place en France par des grandes dames de la colonie comme Anne Gasnier. On voulait ainsi éviter un recrutement trop aléatoire de citadines mal adaptées à la vie rude de la colonie. Marie de l'Incarnation écrit sur cette question en 1668 : « L'on ne veut plus demander que des filles de villages, propres au travail comme les hommes. L'expérience fait voir que celles qui n'y ont pas été élevées ne sont pas propres ici (...) ». La même année donc, des mesures sont prises pour réduire le risque de voir débarquer des filles qui auront des difficultés d’adaptation. Anne Gasnier est responsable de la recrue de 1669, à la demande de Jean Talon. Elle s'adressera aux institutions de charité, là où sont reçues et hébergées orphelines et filles pauvres. Plus de la moitié des 800 jeunes filles qui viendront en Nouvelle-France sont orphelines et la majorité ont moins de 25 ans (et 76 ont de 12 à 15 ans!).

 

Un recrutement serré

Alors qu'en 1668 la recrue comptait soixante-dix-huit filles à marier, celle de 1669 en compte le double. Entre 1669 et 1671, quatre cents jeunes filles entrent au pays. La jeune Anne Gallet est de celles-là. Il est fort possible d’ailleurs qu’elle ait voyagée sur le navire « La Nouvelle-France » à l’été 1670. Dans ces années, le recrutement des jeunes filles va bon train – elles sont soigneusement choisies à partir de critères stricts qui assureront le succès de l’entreprise : elles sont fortes et en santé, de bonne vertu, de fort caractère et … jolies. Jean-Talon l’écrit lui-même à Colbert le 10 novembre 1670, peu après l’arrivée de la jeune Anne : « Il serait bon de recommander fortement que celles qui seront destinées pour ce pays ne soient aucunement disgraciées de la nature, qu’elles n’aient rien de rebutant à l’extérieur, qu’elles soient saines et fortes pour le travail de campagne, ou du moins qu’elles aient quelque industrie pour les ouvrages de main. » Ce seront là les grands-mères de la majorité des Québécois de souche et on peut reconnaître aujourd’hui ces traits de caractère dans leur descendantes!

 

Une dot royale

Comme incitation à s'enrôler, les jeunes filles recevaient un cadeau (dot) d'au moins 50 livres françaises. Le Trésor royal fournissait les fonds nécessaires avec l'approbation entière du Roi de France. C'est ainsi que ces recrues en sont venues à se faire appeler « les Filles du Roi ». Le trésor royal s’occupait aussi du transport et fournissait à chaque candidate un coffre comprenant des biens nécessaires. Cinquante livres étaient un montant substantiel d'argent en ces jours. Par exemple, un travailleur ordinaire devait travailler presque une année pour faire une telle somme et un chirurgien gagnait peut-être 100 ou 150 livres par an. On devait débourser plus de 30 livres pour un seul passage en Nouvelle-France. Il est donc fort possible que beaucoup de jeunes orphelines ont vu le départ vers le Nouveau Continent comme une occasion de sortir d’une vie de misère, ou du moins en cul-de-sac, et d’envisager des jours meilleurs et un mariage, avec l’appui du Roi, pour se sortir de leur situation.

 

Enfin un mariage!

Avec l’arrivée de ces jeunes femmes, Sylvain Veau peut enfin prendre épouse. Il choisit d'abord comme future épouse Marie Élisabeth Marchand, le 28 septembre 1670, devant le notaire Romain Becquet. Cette jeune parisienne est la fille de Jacques et Claude Biettry de la Paroisse St Paul, 4ième arrondissement de Paris. Elle arrive à Québec le 31 juillet 1670 sur le navire « La Nouvelle-France », avec 450 livres de dot. Elle avait d’abord promis d’épouser Pierre Cœur, dit Jolicoeur, serrurier de métier, devant le notaire Becquet le 8 septembre 1670. Ceci n’est pas surprenant – l’amour a peu à faire avec ces mariages et 15% des filles signent plus d’un contrat de mariage. Les fréquentations étaient courtes ce qui explique que la période la plus populaire pour les mariages est octobre et novembre (les bateaux arrivaient en juin, juillet et août). De toute évidence, ce n’était pas l’amour fou entre elle et Sylvain puisque deux jours plus tard, le 30 septembre après-midi, Sylvain résilie sa convention matrimoniale établie avec Élisabeth. Est-ce Élisabeth qui a le cœur brisé? Toujours est-il qu’elle épouse quelques jours plus tard celui à qui elle s’était d’abord promise, Pierre Cœur, le 6 octobre 1670.

 

Sylvain, lui, jette son dévolu sur une jeune Bretonne de 21 ans, Anne Gallet (née en c1648). Anne Gasnier appuie sa jeune protégée pour ce contrat de mariage; Étienne de Lessard, un autre personnage très en vue sur la Côte de Beaupré, parraine Sylvain. La future apporte des biens évalués à trois cents livres à la communauté familiale en plus du cadeau du roi, cinquante livres tournois. Il s’agit d’une somme colossale, sans doute héritée de sa famille (on sait sa mère, Marguerite Morel, décédée).  

 

La cérémonie religieuse se tint à Sainte-Anne-du-Petit-Cap, lundi 13 octobre 1670, devant les sympathiques témoins Étienne Lessard, Jean Picard et Julien Mercier. L'abbé François Fillon bénit les alliances.

 

Le contrat de mariage

Le contrat de mariage, fait devant le notaire Romain Becquet, nous est parvenu dans son entièreté. Il est très simple et typique pour l’époque : il s’agit essentiellement d'une longue phrase qui confirme l’échange de la dot et le partage de biens. Le contrat original est aux Archives nationales à Québec – il s’agit d’un document historique en interdit permanent de consultation. Il se lit essentiellement comme suit:

 

Mariage entre Sylvain Veau, habitant demeurant à Beaupré, fils du feu Michel Veau et de Louise LeChevallier, ses père et mère du bourg de Valençay en l'archevêché de Bourges, et Anne Gallet, fille de Nicolas Gallet et de la feue Marguerite Morel, ses père et mère de la ville et archevêché de Saint-Malo, sont présent dame Anne Gasnier, veuve du feu sieur Jean Bourdon, de son vivant écuyer et seigneur de Saint-Jean et de Saint-François, conseiller au Conseil souverain, et le sieur Étienne de Lessart, habitant demeurant à Beaupré, amis des futurs époux, Jean-Baptiste Gosset et Jacques Bouchard, demeurant à Québec, sont témoins . - 30 septembre 1670 [Document insinué le 17 octobre 1670]


 

Une nouvelle vie

Peu après le mariage, Sylvain amène son épouse dans leur nouvelle demeure sur la Côte de Beaupré (Sylvain y aura sans doute prévu quelques améliorations plus tôt dans l’été). Notre jeune bretonne en a sûrement plein la vue, comme tout nouvel arrivant, en découvrant ce nouveau monde qui semble sans commune mesure comparé à l'Europe taillée à une échelle humaine. Anne semble bien s’adapter à sa nouvelle vie. Dès une semaine après son mariage, le 20 octobre 1670, elle apparait comme marraine d'Anne Barette, fille de Jean et de Jeanne Bitouset (qui est à son deuxième mariage) de Château-Richer. Le parrain est Pierre Buteau, un voisin encore célibataire avec qui Sylvain a fait des affaires. Cette présence à un baptême indique qu’Anne est bien accueillie et intégrée dans sa nouvelle communauté. Et cela reflète bien sur Sylvain qui est là depuis maintenant dix ans et connaît tout le monde sur la Côte de Beaupré.

 

Un enfant

Un peu plus de dix mois après leur mariage, le 23 août 1671, le foyer Gallet-Veau accueille un nouveau-né. Comme c’est la coutume, on baptise l’enfant rapidement – dès le 30 août, Étienne de Lessard, fils, et madame Pierre Gagnon, Vincente Desvarieux, conduisent le bébé à l'église Sainte-Anne pour que l'abbé Fillon verse l'eau baptismale sur le front du petit. On l'appelle Étienne. C’est le premier Sylvain à naître en Nouvelle-France. Il sera fils unique. Son inscription de baptême existe toujours et se retrouve dans la section des documents.

 

Le 16 octobre 1674, Anne Gallet est appelée à servir de marraine à Anne Magneron, fille de Laurent et Anne St-Denis. Les deux Anne ont à peu près le même âge et étaient sans doute des amies – leurs terres sont proches l’une de l’autre. Ce baptême est un coup dur pour notre Anne car son amie meure donnant naissance à ce quatrième enfant. L’année d’après, Anne est de nouveau marraine, de la petite Brigitte Lavoie, née le 24 mars 1675, fille de Anne Godin et Renée Lavoie.

 

Une vie de paysans

Sylvain et Anne ont eu une vie de paysans, comme la plupart de leurs voisins d’ailleurs. Ils n’étaient pas riches; leur train de vie dû être sobre et rustique. Ils se consacrent entièrement à l’exploitation de leur terre. Ils en tireront leur subsistance et leur revenu principal. En Nouvelle-France, où l’argent est rare, la plupart des transactions se traduisent par un échange de biens et de produits. Les récoltes qu’ils obtiennent par le labourage, l’ensemencement et la moisson, permettent au couple d’atteindre l’autonomie qu’il espérait connaître en quittant la France.

 

Sur leur terre, ils cultivent surtout le blé froment, denrée essentielle pour le pain, nourriture de base en Nouvelle-France, mais aussi l'orge, l'avoine, le seigle, les pois et même ce blé d'Inde amérindien. Peut-être aussi un peu de tabac. Le couple sème des légumes dans leur potager : laitues, carottes, betteraves, choux et la citrouille, cette autre plante amérindienne. Ils ont aussi quelques animaux : quelques cochons, une ou deux vaches, des chèvres et de la volaille. Il s’agit surtout d’une agriculture de survivance pour la famille, avec un petit surplus à vendre pour acheter les biens qu'ils ne peuvent produire. Le couple est à la base même de la vie sur la ferme. Ils travaillent ensemble tous les deux, la femme aussi fort que l'homme, même enceinte. Les trois quarts de l'année, ils triment sans arrêt du lever au coucher du soleil.

 

Le départ d’Anne

À partir de l’été 1675, on perd la trace d’Anne Gallet. Peut-être trouve-t-elle la vie trop dure dans ce nouveau pays? Retourne-t-elle voir son père mourant, espérant en même temps toucher un héritage? Quitte-t-elle pour ne jamais revenir? On ne sait pas mais on pense que 43 jeunes femmes arrivées entre 1663 et 1673 sont retournées pour ne jamais revenir pour des raisons diverses, plusieurs laissant d’ailleurs derrière elles de jeunes enfants...

 

Sylvain, lui, fournit toujours des signes de vie, surtout dans le livre des comptes de la fabrique Sainte-Anne. En 1678, il donne du beurre à la fabrique pour une valeur de neuf livres. Il reçoit un demi-minot de blé pour de l'anguille. Voilà du nouveau, Sylvain pêchait l'anguille, sans doute dans la rivière Sainte-Anne qui borde sa terre. De plus, Sylvain est élu marguillier de sa paroisse en 1678. Il rend ses comptes l'année suivante.

 

Le censier du Séminaire rédigé en 1680 nous rappelle que Sylvain Veau possède toujours sa ferme. Mais, les recenseurs de 1681 nous causent une surprise de taille car Sylvain se trouve parmi les domestiques des Hospitalières de Québec, le dernier de la liste des vingt-quatre employés. À cette époque, les religieuses possédaient aussi une ferme de 150 arpents de terre en valeur, 30 bêtes à cornes et 40 moutons. Comment expliquer que Sylvain Veau soit devenu un engagé à l'Hôtel-Dieu de Québec? Est-il malade? Aucune explication connue. Le petit Étienne ayant à peine dix ans, on est à se demander qui en avait charge.

 

Le testament

Le 9 octobre 1681, Sylvain est à l'Hôtel-Dieu de Québec. Il est 5 heures du soir. Le notaire Romain Becquet (qui est pourtant seigneur de St-Pierre-les-Becquets depuis 1672) est mandé à la salle des hommes malades. Sylvain ne peut signer, à cause de la faiblesse et débilité de son bras droit. A-t-il eu un accident, fait un AVC ou alors une crise cardiaque qui expliquerait sa présence à l’Hôtel-Dieu? Ne voulant pas mourir intestat, il dicte au notaire royal ses dernières volontés. Après une profession émouvante de sa foi catholique il exprime le désir d'être « inhumé et enterré » dans le cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec sans aucune pompe ni cérémonies funèbres. Il donne aux pauvres « de l'hostel dieu~ dix minots de blé pour participer aux prières et bonne oeuvres qui s'y font: à l'oeuvre et fabrique de l'église de Sainte-Anne du Petit-Cap, ~sa paroisse~, dix minots de blé avec les cent sols que lui doit Georges Pelletier; aux père récollets, dix minots de blé pour participer aux prières et bonnes oeuvres qui se font dans leur couvent ».

 

Puis, la voix de l'ancêtre prend un ton chargé d'émotion. Il prie très humblement son exécuteur testamentaire, son ami de longue date Pierre Gagnon (le frère de Jean qui, lui, est mort depuis 1670) de prendre soin de son fils Étienne âgé de dix ans, « d'autant que sa mère est en france et qu'il n'a aucun parent en ce pays ». Ceci confirme donc notre suspicion – sa chère Anne est retournée en France. Sylvain fait entièrement confiance à « son bon amy » Pierre. Il lui demande même de passer cette tutelle de son précieux petit Étienne à son propre fils Pierre, son voisin immédiat, « demeurant à la grande rivière », si par malheur Pierre père (qui a alors 69 ans) venait à mourir avant que le fils Étienne Veau eût atteint sa vingtième année (Pierre Gagnon fils a alors 35 ans et Marie-Madeleine, la plus vielle de ses 7 enfants, a le même âge qu’Étienne). Le notaire relu le testament mot à mot à Sylvain, avant de le signer. Notre ancêtre a du décéder quelque temps après l'approbation de son testament. Il avait demandé d'être inhumé sans pompe, ce qui fut sans doute fait. Son acte de décès semble perdu à tout jamais. Sylvain ne le sait pas mais son petit Étienne, maintenant orphelin en terre canadienne, sera le premier Sylvain né en Amérique.